Qu’est-ce que le corps ?

Cette question peut paraître étrange, car le corps se confond avec notre personne selon une évidence de toujours. Au point que le corps semble vraiment partie intégrante de notre personne. Et de son état dépend même notre humeur, notre moral et souvent notre envie de vivre. En somme, « JE » est mon corps.

D’ailleurs, c’est parce que notre corps est assimilé à notre personne que nous attachons une grande importance à l’image qu’il renvoie de nous. Une véritable exaltation de l’image de ce corps s’exprime dans le recours aux méthodes esthétiques, la recherche de la ligne idéale, d’une musculature remarquée ou d’une coiffure seyante.

Chacun s’efforce d’avoir un corps plus avenant pour se sentir mieux «dans sa peau». C’est pour répondre à ces aspirations que des émissions de télé-réalité entières sont produites sur ce thème. Parmi elles, la série «Miss Swan», très populaire aux Etats-Unis, expose des candidates qui n’ont pas les moyens de se payer une opération. Dans le cadre de l’émission, elles reçoivent donc gratuitement un traitement rénovateur complet ! Pendant 3 mois, une équipe composée de psychothérapeutes, coach sportifs, chirurgiens esthétiques et dentistes travaille à leur transformation physique et mentale afin que le vilain petit canard, opéré et relooké devienne un cygne !

Dans le même genre, la série «Extreme Makeover» promettait aux participants «une véritable expérience de Cendrillon, un changement complet de votre apparence, afin que votre vie et votre destin soient transformés et que vos rêves deviennent réalité». Au fond, le message délivré est que seule l’apparence extérieure compte et qu’elle peut être transformée à volonté…

Le récent livre de Daniel Pennac intitulé «Journal d’un corps» est particulièrement illustratif de cette préoccupation et de ce lien fusionnel avec notre corps, à l’origine du sentiment tellement intime qu’est la pudeur ?

D’ailleurs, personne ne peut se prétendre un pur esprit et le corps apparaît indissociable de notre personne au point que seule la mort pourrait signifier la séparation du corps et de l’esprit. Michel Foucault n’exprime pas autre chose lorsqu’il écrit : «Ce n’est que par et à travers mon corps que je puis être moi-même, à travers de ce que fait mon corps». C’est ainsi que mon corps devient en même temps ma personne.

C’est ainsi que le Droit romain l’a institué en distinguant deux catégories, et seulement deux, dans le code civil : les personnes et les choses ! Et cette évidence s’est imposée au fil des millénaires. Notre corps ne saurait être une chose puisqu’il est notre personne.

1 Professeur émérite de Pédiatrie et Génétique médicale, Membre de l’Académie nationale de médecine, Ancien Ministre de la Santé, de la Famille et des Personnes handicapées, Président de la Croix-Rouge française.

Et pourtant la question du statut du corps entre personne et chose se pose, désormais, différemment.

D’abord parce que le rapport indissociable entre le corps et la personne connaît quelques exceptions.

Ainsi, l’esprit peut refuser de vivre au rythme de son corps handicapé et incapable de le suivre. Il s’affirme alors indépendamment de lui. Des exemples sont bien connus comme celui de Stephen Hawking, célèbre physicien théoricien britannique atteint d’une sclérose latérale amyotrophique.

A l’inverse, le corps peut refuser à la personne toute possibilité d’expression, au point de l’enfermer : c’est ce que l’on appelle le «locked-in syndrome». Ce «syndrome d’enfermement» est un état neurologique rare dans lequel le patient est éveillé et totalement conscient avec ses facultés cognitives intactes — il voit tout, il entend tout — mais ne peut ni bouger ni parler, en raison d’une paralysie complète.

Le livre de Jean-Dominique Bauby, «Le scaphandre et le papillon», apporte un bouleversant témoignage et raconte l’improbable évasion grâce au seul mouvement des paupières : prisonnier de son corps-scaphandre, son esprit libre comme un papillon s’est évadé pour raconter sa vie de détenu.

Mais, plus important encore, au fil des siècles, l’homme a commencé d’apprendre à mieux connaître ce corps. Grâce aux chirurgiens, le corps écorché, éventré, démembré, expose sa vraie nudité. Au XVIe et XVIIe siècle sous l’influence de Descartes, de Rabelais et de Vésale le corps est pensé comme une mécanique avec filtres, cordes, leviers, rotules et poulies.

Le XXe siècle accentue cette curiosité pour le corps. Il devient l’objet de tous les soins alors que notre âme ne nous préoccupe qu’à partir du moment où ses souffrances perturbent notre corps. Le médecin et le psychanalyste semblent avoir triomphé du prêtre et du confesseur alors que la somatisation a remplacé la mortification. Autrement dit, notre vision du corps a changé et notre civilisation a basculé.

Ce phénomène s’est amplifié au milieu du XXe siècle du fait des avancées de la science et de la médecine car nous pouvons désormais agir sur le corps pour le traiter de nouvelles façons, le rendre plus performant ou même l’utiliser. En somme, notre corps ne serait-il pas en train de se distinguer de notre personne pour devenir une
chose ? Quelques exemples illustrent cette hypothèse.

L’expérimentation humaine dans laquelle le corps devient un véritable objet de recherche pour améliorer le traitement d’autres corps.

La transplantation d’organes, mais aussi de tissus, de cellules, voire de gènes, ouvre une ère nouvelle de la médecine baptisée «biomédecine» signifiant que le «vivant» est désormais utilisé pour soigner le «vivant» à la manière d’un produit thérapeutique.

Ou encore, le recours à des prothèses mécaniques, électroniques et depuis peu la robotique. Ce qui laisse penser qu’après tout la chair humaine pourrait être remplacée par des pièces en matériaux inertes et façonnés…

Ainsi, l’idée d’un corps en pièces détachées que l’on pourrait réparer grâce à des pièces de rechange fait son chemin. On se prend à imaginer une personne dont les pièces de son corps auraient été remplacées par des organes ou tissus greffés ou encore des prothèses. Mais, cette personne aurait-elle, pour autant, changé de personnalité ?

Le cœur qui battait dans la poitrine d’Emmanuel Vitria n’était pas le sien et pourtant, il restait lui-même. A bien y regarder, il semble qu’on peut changer les organes, les tissus, les cellules et même les gènes d’une personne sans la modifier véritablement. La personnalité reste la même, au point d’en déduire que ce qui fait l’humanité de l’homme ne se trouve probablement pas contenu dans sa seule matérialité.

Toutes ces nouvelles perspectives de transformation du corps entrainent dans leur sillage de nouvelles problématiques sur le plan éthique et juridique. Ce qui paraissait évident au cours des siècles écoulés cesse de l’être :

Le corps est-il vraiment la personne ? Ne devrait-on pas repenser la distinction romaine entre les choses et les personnes ? La science ne montre-t-elle pas que le corps obéit à des lois comme celles qui régissent l’univers des choses. Peut-on porter atteinte au corps humain, dans quelles situations et à quelles fins ? L’homme est-il propriétaire de son corps ? Les parties et produits du corps sont-ils des marchandises ?

Un exemple suffira à nous convaincre de la nouveauté radicale du problème derrière l’apparente continuité des questions. Dans un ouvrage publié en 1993 intitulé «L’affaire de la main volée, une histoire juridique du corps», Jean- Pierre Baud conclue que le corps est une chose à partir d’une situation imaginée. Un homme en jardinant se coupe la main avec sa tondeuse et perd connaissance. Lorsqu’il reprend ses esprits, il constate que sa main n’est plus là. Mais, peut-on dire qu’il s’agit d’un vol ? La réponse est négative car ce morceau de corps ne fait plus partie du jardinier. A ce titre, le passant qui la prise peut même revendiquer d’en être devenu propriétaire puisqu’il l’a trouvée. Pour Jean- Pierre Baud, nul doute, cette main n’est qu’une simple chose.

Passant à la réalité, il cite à l’appui de cette thèse une jurisprudence de 1985.

Un détenu de la maison d’arrêt d’Avignon s’était sectionné un doigt afin d’attirer l’attention du Garde des sceaux sur son cas en le lui envoyant par la poste. Après qu’il eut reçu des soins, l’hôpital lui confia un bocal de liquide conservateur dans lequel trempait son doigt. Mais ce bocal lui ayant été confisqué par l’administration pénitentiaire, le détenu demanda au juge des référés la restitution de son bien. Or, le juge estima que le doigt coupé était autant une chose que le bocal et que les règles relatives aux objets qui peuvent être confisqués lui étaient applicables. Partie intégrante du corps et donc éminemment respectable, une fois détaché du corps, le doigt devenait un simple objet. Cette consternante affaire illustre bien le malaise qui saisit lorsqu’on cherche à analyser le statut du corps. La traditionnelle expression de la doctrine française «le corps c’est la personne» ne semble pas dépourvue d’ambiguïté.

Il en va de même lorsqu’on étudie le droit patrimonial qui s’attache aux parties et aux produits du corps. Il n’est pas dans la tradition française de considérer les parties du corps comme des marchandises : le sang, les gamètes, les organes ne peuvent être vendus. Mais cette position française ne va pas de soi et doit être solidement argumentée.

La question de la non-patrimonialité du corps est très difficile à cerner car l’idée de patrimoine est plus aisée à comprendre lorsqu’il s’agit d’un bien matériel extérieur à soi. Pour essayer de comprendre, prenons appui sur l’affaire Moore révélée en 1988. Des médecins américains s’aperçurent que la leucémie dont il souffrait avait donné naissance dans le corps du malade John Moore à des cellules uniques au monde. Ils les prélevèrent et vendirent très cher, pendant sept années, les produits pharmaceutiques auxquels elles donnaient naissance. Lorsque John Moore découvrit la vérité, il entama une procédure en revendication de ses cellules et de leurs dividendes. Dans un premier temps, la cour d’appel de Californie lui donna raison en se fondant sur le principe selon lequel un homme a un authentique droit de propriété sur son corps. Mais la cour suprême de Californie, en 1990, revint sur cette décision en refusant à John Moore le droit de revendiquer la propriété des fameuses cellules. En effet, au nom de la dignité humaine, John Moore ne pouvait être propriétaire de son corps.

Ces deux paraboles modernes de l’homme au doigt coupé et de l’homme aux cellules d’or, illustrent à quel point les possibilités scientifiques et techniques ont accentué la difficulté ancestrale qu’il y a à donner un statut aux parties du corps humain.

Est-il encore possible de suivre le doyen Carbonnier lorsqu’il écrit: «de ce qu’il est la personne elle-même, le corps tire une place tout à fait particulière dans le droit. Il a, en quelque manière, un caractère sacré». De fait, lieu de la rencontre de l’âme pour les croyants – de l’esprit, de l’intelligence ou de la raison pour les autres -, avec le monde terrestre, le corps humain revêt indéniablement une dimension sacrée. J’utilise ce terme en référence au latin où le mot «sacré» désigne à la fois ce qui doit être vénéré et ce qui suscite l’horreur.

Car, jusqu’ici nous avons évoqué le corps vivant, mais qu’en est-il du corps du défunt ? Il semblerait qu’il devienne cette fois une simple chose, comme le montre l’histoire d’un curieux héritage. Le corps de Saint Spyridon, évêque de Chypre au IVe siècle, fut momifié et suscita une grande ferveur populaire. A Corfou, la famille qui en était détentrice, considéra ce corps, jusqu’à très récemment, comme un élément important de son patrimoine attesté par la lecture des contrats de mariage à la rubrique de la dot des jeunes filles. Cette pratique, dans sa brutale naïveté, exprime que le cadavre est une chose dont on peut hériter, tout en étant une chose sacrée. D’ailleurs, la doctrine chrétienne des reliques s’inspire directement de cela.

On comprend qu’en 2008, l’exposition hallucinante intitulée «Our body», de cadavres chinois dans toute leur nudité et présentés tantôt à bicyclette, tantôt jouant au tennis dans une mise en scène aussi spectaculaire que morbide, entraina tout à la fois la foule des grands jours mais surtout suscita une telle indignation que cette manifestation très lucrative fut interdite.

Au total, la fin du vingtième siècle restera dans l’histoire du droit comme le moment où la réflexion juridique s’est vue contrainte de considérer le corps alors que le système de pensée dans lequel elle évoluait avait été constitué, deux millénaires plus tôt, pour qu’on n’en parlât point. La dimension sacrée avait été abandonnée au prêtre, sa trivialité au médecin, cependant que le juriste avait pour son propre usage reconstitué une humanité peuplée de personnes, physiques ou morales, c’est-à-dire de «créatures» purement juridiques issues du droit civil. L’émergence du corps humain en tant que tel dans le droit civil s’impose donc comme un moment bouleversant dans l’histoire juridique du corps humain. Il devient manifeste qu’on ne peut le considérer comme un objet commun. On commence à percevoir l’idée que le corps pourrait bien être une chose, mais pas comme les autres.

En outre, en dehors du corps qui se voit, qui apparait au-dehors, il y a le corps qui se vit, le corps éprouvé du dedans. Le cas-limite d’expérience subjective de son corps en tant que vécu est indéniablement celui de la torture. La torture a fait l’objet de longs débats. Ces débats démontrent que nul ne peut se prémunir contre une possible révolte de son corps sous la torture, exigeant bestialement de votre âme, de votre volonté, de votre Idéal du Moi, une capitulation sans condition, honteuse et pourtant tellement humaine… Ce qui serait inhumain c’est d’imposer à son corps une résistance sans fin à l’infinie souffrance. Celui qui est submergé par la douleur de la torture ressent son corps comme jamais auparavant. Jorge Semprun, profondément marqué par la guerre d’Espagne, raconte dans un livre posthume récent1 … «C’est sous la torture que j’ai vraiment pris conscience de mon corps. Avant, mon corps et moi ne faisions qu’un être indistinct : j’étais mon corps sans le savoir. Après la torture, j’avais eu l’impression, rétrospectivement, de n’avoir jamais eu de corps. Comme si je m’incarnais dans la douleur, comme si celle-ci me faisait découvrir, en même temps que mon corps, sa fragilité, ses misères, sa finitude. J’ai tellement ressenti mon corps qu’il est devenu une entité séparée, peut-être autonome, comme un être-autre».

On peut rapprocher de cette situation la loi sur les coups et blessures qui précise bien que ce qui est fait à mon corps est puni en tant qu’à travers lui on a porté atteinte à ma personne. De même la loi interdisant le viol en tant qu’il porte atteinte à la personne au travers du viol de son corps.

Autrement dit, si par certains côtés, le corps peut être considéré comme une chose, il apparaît qu’on ne peut le traiter seulement comme une chose ni comme un bien que l’on possède. Car, si je possède mon corps comme une chose, rien ne m’interdirait de le vendre. Je pourrais aussi à ce titre vendre les produits, voire des parties de mon corps qui deviendrait de fait un véritable fonds de commerce. Pourtant, cette chose, certes inviolable dont il faut absolument respecter l’intégrité, peut être, désormais, l’objet d’atteinte dans des conditions légalement définies. Ainsi peut-on ouvrir le corps d’un homme ou d’une femme pour qu’ils puissent donner un de leurs reins à leur enfant. De même, ils peuvent donner leur sang, leurs ovules ou leur sperme. Devant ces contradictions, on comprend qu’il soit désormais nécessaire d’établir une distinction juridique supplémentaire pour que le corps humain soit clairement différencié d’une simple chose. Notre personne n’est pas seulement immatérielle et notre corps n’est pas seulement matière.

1- Exercices de survie, 2012

Cela conduit à réactualiser un concept de la tradition philosophique de l’antiquité, repris ensuite par les théologiens chrétiens, celui de la consubstantialité de la personne et du corps, ce qui n’est pas sans conséquence.

En effet, dans ces conditions, la personne ne peut pas disposer elle-même librement de son corps puisque ce corps est constitutif de sa personne et celle-ci a comme obligation, au sens moral et juridique, de respecter l’humanité qu’elle détient. Cette conception interdirait donc à la personne de se mutiler ou de se livrer à des pratiques dont on pourrait penser qu’elles sont attentatoires à sa dignité. Par exemple, outre le domaine de certaines pratiques sexuelles, on peut citer le lancer de nain pratiqué dans des foires qui fut interdit dans plusieurs communes.
Saisi de l’affaire, le Conseil d’État décida en 1995 que cette activité portait atteinte à la «dignité de la personne humaine» et valida l’interdiction.

Ce sont toutes ces questions qui ont alimenté le débat bioéthique et commencé d’élaborer un « biodroit » au travers des lois de bioéthique en introduisant dans le code civil un nouveau chapitre consacré au corps humain faisant le lien entre les personnes et les choses.

Votée en 1994, la loi relative au respect du corps humain, que j’ai eu l’honneur de porter devant le Parlement, a suscité bien des controverses et représente une véritable révolution copernicienne de notre droit civil. Elle prend acte d’un glissement entre le respect dû à la personne et le respect dû au corps. Le corps devient ainsi, à la fois, un sujet de droit et un objet de respect, car en répondant de mes actes, je ne mets pas seulement en jeu mon autonomie, ma liberté, je mets en même temps en jeu l’humanité toute entière. C’est ce que proclament les Droits de l’Homme et c’est ce qu’affirme Habermas : «Agis de telle sorte que tu traites au travers de ta personne ainsi que celle de tous les autres, l’humanité non pas seulement comme moyen, mais toujours également comme une fin». Cette loi pose donc comme principe général que :
«La loi assure la primauté de la personne, interdit toute atteinte à la dignité de celle-ci et garantit le respect de l’être humain (…)».

Puis, elle définit clairement que le corps ne résume pas la personne mais que le respect du corps est nécessaire pour en garantir la dignité : «Chacun a droit au respect de son corps».
D’où une série de dispositions assurant le respect du corps telles que :
«Le corps humain est inviolable», ou encore,

«Le corps humain, ses éléments et ses produits ne peuvent faire l’objet d’un droit patrimonial». Le corps humain est hors du commerce et ne saurait constituer une marchandise. Il fait partie de la personne et nous ne pouvons – à ce titre – en devenir propriétaire.
De ce fait, la loi stipule que :

«Les conventions ayant pour effet de conférer une valeur patrimoniale au corps humain, à ses éléments ou à ses produits, sont nulles. Notamment : «Toute convention portant sur la procréation ou la gestation pour le compte d’autrui, est nulle».

Dans ce même esprit de non-patrimonialité, la loi précise encore que : «Le corps humain, ses éléments ou ses produits ainsi que la connaissance de la structure d’un gène ne peuvent, en tant que tels, faire l’objet de brevets». Donc pas de brevet possible sur les gènes humains.

Toutes ces dispositions qui provoquent un véritable chambardement dans notre code civil ont été validées par le Conseil constitutionnel comme conformes à la Constitution.

L’Homme abimé et réparé

Dès lors, poursuivant notre réflexion, il apparait que la première obligation liée au respect du corps humain est de tout faire pour le soigner et le réparer lorsqu’il est blessé ou abîmé.

La médecine est alors convoquée car c’est principalement le rôle de la médecine que de soigner, et si possible guérir. Elle s’implique tellement dans cette tâche qu’elle a désormais totalement investi le corps, au point qu’il en est devenu à la fois le faire-valoir et le serviteur. Au fil de la découverte et de la connaissance du corps, la médecine a créé son propre espace autonome imposant peu à peu à l’humain son mode de pensée, ses contraintes, mais aussi ses contradictions au nom d’une bienfaisance annoncée et d’une efficacité parfois spectaculaire.

Ainsi, le temps est venu de la prévention qui s’adresse directement au corps, c’est-à-dire à la machine humaine, au travers d’une panoplie de recommandations de santé publique en forme de nouveaux commandements: «Jamais ne fumeras, peu d’alcool tu boiras, chaque jour trente minutes d’exercice tu feras… etc… etc…». Sans compter d’autres précautions telles que dépistages et traitements préventifs en tous genres. A tout âge, tout au long de la vie, au nom de sa finalité thérapeutique, la médecine réduit ainsi la personne à un corps dont elle a fait son objet. Au point que le corps en vient à faire disparaitre la personne. Un des meilleurs exemples consiste dans le transfert du vécu de la grossesse sur l’échographie. Et pour résumer, Mon cholestérol, Mon échographie, Ma coloscopie, Ma fibroscopie, Ma mammographie, Mon IRM, voilà ce que je suis, sans oublier les empreintes génétiques qui identifient MA personne !

C’est la référence médicale, en chiffres et en images, qui finit par constituer la nouvelle identité de mon corps. Ce qui surgit dans l’espace du réel, ce n’est plus le corps dans sa violence relationnelle, son dépouillement, sa misère, ce sont des chiffres et des images numérisées. Ces images qui parlent du corps en le censurant puisque la plainte n’est plus recevable dès lors qu’elle n’a pas de traduction objective technologique : «Vous avez mal, mais ce n’est rien, tout est normal !». Ce transfert identitaire est d’autant plus étrange qu’il s’accompagne de la plainte croissante des «patients» de ne pas être reconnues en tant que «personne» et de ne pas être entendues comme «personne à part entière», chacune dans sa singularité, si différente de toutes les autres. Comme si la personne devenait jalouse de ce corps, objet de toutes les attentions.

L’invention du cœur artificiel en 2008 a ouvert la voie à la possibilité de pallier la défaillance de certaines fonctions vitales par l’implantation d’organes artificiels à l’intérieur du corps, tel aussi le sphincter urinaire artificiel robotisé. On peut déjà parler de robotique puisque ces organes doivent interagir avec d’autres organes en fonction de la perception qu’ils reçoivent de l’état physiologique du patient. Et même s’il n’y a pas, à proprement parler, de robots dans les neuro- prothèses destinées à restaurer le mouvement chez des blessés médullaires, la thématique est bien celle de la robotique. Tous ces progrès sont immenses, mais dans le même temps apparaissent les dangers de la déshumanisation qui guette.

De fait, qu’est-ce qui, dans le corps humain, relève encore du Sacré et de l’intouchable quand la science règne sans partage sur nos destinées physiques ? Ou quand des transgressions sont légitimées dans les lois de Bioéthiques, par exemple le don d’organes entre vivants ou encore le recours aux cellules souches, fussent-elles embryonnaires. Tout cela n’est évidemment acceptable, voire souhaitable, que si la personne est considérée dans sa globalité et qu’elle a le dernier mot. C’est, sans aucun doute, la raison de la loi sur le Droit des malades du 4 mars 2002 qui vient replacer la personne au centre de ce qui la concerne, seule capable de décider éventuellement d’une transgression dans son intérêt bien compris. Cette loi redonne à la personne malade le droit sur son corps. Elle lui rend son autonomie et vient lui permettre de prendre toute sa place dans cette nouvelle médecine technologique. En dernier ressort, c’est la personne qui autorise et consent aujourd’hui à ce qui hier paraissait sacrilège.

Au fond, tout cela va dans le bon sens car chacun le sait, il n’est de plus belle mission que celle de la médecine. Quoi de plus admirable que la médecine quand elle fait entendre les sourds, voir les aveugles, marcher les paralytiques grâce aux nouvelles techniques qui bouleversent tout ce que la médecine avait pu entreprendre jusqu’alors.

Pourtant, nous ne sommes pas au bout de nos peines car cette réparation des corps ouvre un nouvel abîme de réflexions quand certaines techniques, au-delà de la simple réparation peuvent améliorer les performances du corps.

Que l’on songe à l’athlète américain Oscar Pistorius, amputé des deux jambes et appareillé de deux prothèses en titane. Après de nombreuses controverses, il fut autorisé à courir aux derniers jeux olympiques de Londres avec les athlètes valides. Il est surnommé The Blade Runner, en français «le coureur aux lames» et se déclare lui-même «La chose la plus rapide sans jambes».
Il ne s’agit plus, alors, de réparer ou de guérir, mais d’augmenter les performances et améliorer les capacités physiologiques.

Aussi, j’en viens à l’Homme augmenté ou amélioré

L’idée de l’amélioration humaine ou de l’homme « augmenté », est aussi vieille que l’humanité. Cette idée fait d’ailleurs écho aux idéologies eugénistes de la fin du XIXe siècle lorsque Francis Galton caractérisait ainsi le but de l’eugénique : «L’eugénique est la science qui traite de tous les facteurs qui améliorent les qualités innées de la race et de tous ceux qui les développent à leur plus haut point». En fait, le malaise vient, en grande partie, de ce que l’amélioration de la nature humaine réveille le souvenir de l’eugénisme historique des nazis à des fins politiques. L’amélioration de l’homme se trouve alors condamnée comme un projet dangereux qui menace les droits de l’Homme. C’est là qu’il faut trouver les raisons principales de l’interdiction du clonage ou des manipulations génétiques sur les cellules germinales qui modifient non seulement la personne mais aussi toute sa descendance.

Pourtant, en 1993, la question s’est à nouveau posée de savoir s’il était moralement acceptable de «rehausser» certaines capacités humaines, cette fois par des interventions génétiques. Par exemple, améliorer les défenses immunitaires, diminuer le besoin de sommeil, augmenter la mémoire à long terme et réduire les tendances agressives de certains. Le but initial est bien l’amélioration de soi.

Certains médecins ont alors raisonné par analogie avec la chirurgie esthétique et décrit l’utilisation de la pharmacologie pour modifier la personnalité. Ainsi, toute une panoplie est proposée : Prozac, Ritaline, Botox, Viagra, hormone de croissance, parmi d’autres. Au fond, toute cette thématique s’est renforcée avec la prise de conscience que de nombreux moyens thérapeutiques sont utilisables à des fins non thérapeutiques. Que fallait-il penser, par exemple de la prescription d’hormone de croissance à des enfants simplement un peu plus petits que les autres sachant que 40% des prescriptions de cette hormone aux USA se font hors indication médicale ?

Au-delà du seul soin, la médecine élargit ainsi le spectre des possibles. S’appuyant sur les nouvelles technologies dites «convergentes» que sont les biotechnologies, les nanotechnologies, l’informatique et les sciences du cerveau, elle permet à certains d’afficher des objectifs plus ambitieux alors que d’autres les jugent inquiétants.

Cette réflexion spécifique sur la distinction entre le traitement d’une maladie et l’amélioration d’une capacité, est délicate quand on réalise que le débat sur le dopage n’est pas loin.

Qu’on songe simplement à l’utilisation de l’érythropoïétine (EPO) pour améliorer la performance dans l’effort physique. Il ne s’agit pourtant que d’un simple glissement des pratiques : d’abord des séjours en altitude pour augmenter physiologiquement le nombre de globules rouges (pourquoi pas à Font-Romeu comme ce fut l’usage ?), puis, faisant l’économie de l’altitude, le recours à l’autotransfusion pour un même résultat, puis, encore plus simple, l’injection d’EPO avant qu’on envisage, stade ultime, une intervention par génie génétique chez le champion escompté. Après tout, à quel moment franchit-on la limite, et d’ailleurs quelle limite, et par rapport à quoi ? La réponse ne va pas de soi !

Certains soutiennent même que l’amélioration biotechnologique de l’espèce humaine ne devrait pas seulement être permise mais devrait constituer une obligation morale dès lors qu’elle est, pour les hommes, un bien obtenu en toute sécurité.

Entre les inquiets et les techno-prophètes, selon l’expression de Dominique Lecourt, l’unanimité est loin d’être faite sur cette question dont l’enjeu n’est rien moins que la nature humaine elle-même qui pourrait se trouver radicalement menacée. Evidemment, il reste à définir ce que représente vraiment «la nature humaine». Celle que nous constatons aujourd’hui pourrait n’être qu’une expression passagère, mais dans ce cas nous n’aurions pas le droit de la pérenniser au détriment de toute évolution à venir, indispensable pour atteindre son destin final.

On le voit, les deux faces culturelles de l’amélioration de l’homme – la face narcissique et la face prométhéenne – se côtoient avec une force renouvelée sur la question de la frontière entre l’humain et le non-humain puisqu’aussi bien la similarité des séquences génétiques humaines et non-humaines dans le monde vivant peut entretenir, voire justifier la confusion. Depuis l’origine de la vie et de l’algue bleue, nous avons évolué au fil des millénaires pour devenir les humains que nous sommes. Mais sommes-nous finis ? L’Homme est-il abouti ?

Pourquoi la même molécule dont l’évolution a conduit jusqu’à l’homme ne continuerait-elle pas d’évoluer après lui ? Le regard porté sur l’homme n’est pas le même selon qu’on le considère comme une fin en soi ou comme une étape dans une évolution qui le dépasse et dont on ne peut imaginer où elle pourrait conduire. Après les «Métamorphoses d’Ovide» et les «Golem», certains évoquent l’avènement des fameux «cyborgs» et «androïdes». D’autres, reprenant le chemin de la théologie qui conduit de l’alpha à l’oméga, penchent pour le processus de divinisation de l’homme qui s’arracherait à sa biologie et à son corps pour rejoindre Dieu. D’autres, enfin, sont habités par le doute ne sachant que penser. La grande question finalement pourrait se résumer ainsi : «Qu’allons-nous faire de ce que nous sommes ?»

La question du passé est indissociable de celle concernant l’avenir de ce processus évolutif. Evidemment, l’échelle du temps sur des millions d’années est telle que nous pourrions nous sentir peu concernés. Reste à savoir si nos techniques et nos moyens de manipulation ne pourraient pas brûler les étapes et provoquer des dérapages, puisqu’il est désormais dans le pouvoir de l’homme de modifier le vivant, donc de se modifier lui-même. C’est cela qui conduit à s’interroger sur l’avenir.

Certains philosophes ont théorisé ce qu’ils considèrent comme une évolution possible, voire inéluctable. Selon eux, l’humanité serait à un tournant radical de son histoire. Francis Fukuyama a ébauché ce que serait «La fin de l’homme» et l’avènement du «post-humain». Quant à l’idéologie transhumaniste, courant de pensée très à la mode, elle souhaite un nouvel homme agent de sa propre transformation. Grâce à la puissance des nouvelles technologies elle vise un dépassement de l’espèce humaine vers une cyberhumanité. Les utopies post-humaines nous obligent donc à affronter les questions concernant cet «autre», hier animal ou barbare, demain, tout ou partie machine.

L’amélioration de l’espèce humaine fait ainsi penser aux philosophies du progrès qui ont tant marqué l’histoire européenne au dix-huitième et au dix-neuvième siècle. Elle est toute entière contenue dans cette phrase de Condorcet : «La perfectibilité de l’homme est infinie». Désormais l’amélioration ou «l’homme augmenté» en appelle à des interventions directes sur le corps, adossées aux nouveaux moyens techniques. C’est exactement ce que professaient les frères Julian et Aldous Huxley. Pour tous ces zélateurs du transhumanisme, l’amélioration de la nature humaine est un leitmotiv en forme d’évidence.

Tout récemment, une autre avancée bouleversante s’adresse directement à l’intelligence humaine et découle de la recherche sur les machines à penser. Il ne s’agit plus de l’amélioration de l’intelligence chez tel ou tel, mais de la mise en commun, via l’ordinateur, de toutes les intelligences individuelles sous la forme d’un système «socio-computationnel». Par exemple, en 2011, le département d’informatique et de biochimie de l’université de Washington a mis en ligne un logiciel proposant aux internautes de «jouer» à replier les protéines. Depuis dix ans, les biologistes butaient sur la structure repliée d’une protéine virale car il existe des milliards de façons différentes de se replier mais une seulement représente la forme active. La mobilisation en réseau de milliers d’internautes sur le problème a permis d’obtenir la solution en moins de trois semaines. Ce type de Serious Game qui fait appel à l’intelligence collective des participants se généralise de plus en plus avec succès dans différents domaines. Dans la question qui nous occupe, pour la première fois, il ne s’agit plus de l’amélioration singulière d’une personne mais d’une augmentation collective du niveau d’intelligence de notre humanité grâce au web. Autrement dit, chacun apporterait sa propre intelligence pour permettre de développer une intelligence supérieure qui surplomberait et dominerait celle de chacun de nous.

Dans toute cette démarche, entre amélioration et transformation, où serait la frontière ? Ne serions-nous pas en train de modifier notre propre nature ? Cela mérite qu’on regarde cette question du post-humanisme d’un peu plus près.

L’Homme transformé ou le post-humanisme

Le post-humanisme qui s’impose au cœur de la révolution technologique constitue une manière de penser l’avenir comme la prémisse que l’espèce humaine dans sa forme actuelle ne représente pas la fin de son développement mais plutôt une phase relativement précoce. Il s’appuie sur les formidables possibilités que révèlent les technologies convergentes déjà citées.

Sous-jacent apparaît un nouveau rêve prométhéen, celui d’Alan Turing qui émit l’idée d’une machine qui aurait pour modèle l’intelligence humaine, mais disposerait de son autonomie et finirait par supplanter et surpasser son modèle humain.

Cette démarche réactualise le binôme corps et esprit. Marvin Minsky qui dirige au MIT le programme sur l’intelligence artificielle, a quelques formules choc : «Le corps humain ? Un sacré foutoir de matière organique» (a bloody mess of organic matter). Il affirme que ce qui compte dans l’homme, c’est l’esprit. «Serons-nous un jour en mesure de construire des machines intelligentes ?» Et il répond : «Par principe : oui, car nos cerveaux ne sont eux-mêmes que des machines».

Nous n’en sommes pas loin si l’on réalise qu’en 2009, deux équipes de chercheurs américains se sont regroupées pour créer des neurones en nano-carbone qui pourraient communiquer entre eux. Ils espèrent ainsi pouvoir répondre à la question cruciale : «La science sera-t-elle capable un jour de construire un cerveau artificiel fonctionnel ayant une taille acceptable et pour un coût raisonnable».

Le millénaire passé s’est terminé sur la spectaculaire percée de l’informatique. Le deuxième naît avec la révolution robotique. Il ne s’agit plus seulement de manipuler des informations, les choses se mettent à s’animer. Le déploiement des robots humanoïdes dans les laboratoires de recherche date d’une dizaine d’années. On compte aujourd’hui une vingtaine de prototypes différents. L’analogie entre l’homme et la machine ne peut être esquivée. Certes le roboticien ne peut s’identifier à Athéna, ni à Gepetto, le père de Pinocchio, et il ne donnera jamais une humanité quelconque ni à l’argile, ni au bois. Un robot reste une machine commandée par un ordinateur, il n’est que cela. Pour animé qu’il soit, il reste et restera un objet sans âme. Il n’est pas besoin d’avoir peur et on peut laisser parler les démiurges à condition de ne pas oublier que dans le rapport entre l’Homme et la machine, on ne se protège jamais assez des dangereuses analogies. D’autant qu’on peut retenir, même lancé sous forme de boutade, qu’il existe aujourd’hui trois formes de mort : la mort cardiaque, la mort cérébrale et la déconnexion du réseau. Cela porte à la méditation.

Destiné à l’étude des interactions entre enfant et adulte, un bébé robot d’un réalisme troublant est développé au Japon depuis 2O12. Répondant au nom d’Affetto, ce robot humanisé possède des expressions humaines et son apparence est calquée sur celle d’un enfant de deux ans. Il brouille davantage encore les frontières entre l’homme et la machine.

Et au total, au moins deux questions persistent. La première est de savoir si nous pourrions hâter le processus millénaire de notre évolution et avec quels risques d’y perdre notre humanité, au moins celle que nous connaissons ? Et la deuxième soulève le problème de la machine qui se prend à penser pour son propre compte puis échappe à son concepteur avant de se retourner contre lui.

Conclusion

Si l’on veut maintenant conclure en retrouvant notre vieille logique cartésienne, ne retenons que quelques points essentiels.

Le corps a, pendant des millénaires, été assimilé à notre personne. Puis, on s’est pris à penser, parce qu’il pouvait être conservé, manipulé, cultivé, transplanté, réparé, qu’il n’était qu’une chose dont on pouvait disposer.

Pourtant, à bien y réfléchir, cela ne va pas de soi. Si la greffe d’un rein n’a jamais posé de réels problèmes métaphysiques, les réactions ont été différentes lors de la première transplantation cardiaque. Pouvait-on greffer l’organe des émotions et comment pouvait-on vivre avec le cœur d’un autre ? Bien sûr, le cœur a perdu beaucoup de son prestige romantique en apparaissant comme une simple pompe mécanique.

Pour autant, le problème a ressurgi avec la greffe des mains. Après l’admiration devant la prouesse technique, la question s’est posé de savoir comment l’on pourrait caresser avec la main d’un autre. On peut évidemment rappeler que la main n’est jamais que le prolongement de l’esprit qui l’anime. Peu importe son origine. Mais les choses apparaissent néanmoins un peu plus compliquées et certains greffés n’ont pu supporter cette présence étrangère.

Plus récemment encore avec la greffe du visage, entre émerveillement et stupeur, est venue l’interrogation : mais comment peut-on sourire avec le visage d’un autre ? Comment embrasser avec la bouche, avec les lèvres d’un autre ?

Toutes ces questions, comme leurs réponses, après de longs détours, conduisent à la conviction que le corps est bien la personne qui l’habite, qu’il devient la personne qui l’anime. Ces mains, ce visage, ces lèvres, je les fais miens, naturellement.

Paul Claudel ne dit rien d’autre : «le corps est l’œuvre de l’âme, il est son instrument pratique, son expression et son prolongement dans le domaine de la matière… Un bon moyen de connaître l’âme est de regarder le corps».

Voilà pourquoi s’impose le respect qu’on doit au corps, parce qu’il est le compagnon de toute une vie et puis, plus simplement parce que ce corps est humain.

Mais demain ? Que pourrait être ce corps ? Le mouvement des techno-prophètes affirme que les nouvelles technologies vont permettre à l’homme en s’affranchissant des servitudes corporelles – biologiques et physiques – de retrouver le bonheur du paradis perdu, le bonheur d’avant sa chute. Ce rêve enflamme encore les enthousiasmes, notamment aux Etats-Unis où la foi dans la technologie est une véritable foi, au sens d’une croyance profonde. Ces prophètes de la technologie annoncent, non la fin du monde ou la fin de l’homme, mais l’entrée triomphale de notre espèce dans l’ère de la « posthumanité » grâce à l’intelligence artificielle. Demain, nous pourrions télécharger le contenu de nos cerveaux sur des ordinateurs et nous serions délivrés de nos misérables enveloppes de chair, de leurs passions et de leurs dérèglements !

Depuis quelques années, à la faveur du développement de la réflexion bioéthique, la pensée contemporaine s’attache de plus en plus à évoquer l’homme comme une espèce en voie de disparition, victime de son propre pouvoir technologique. Est-ce bien ce que nous souhaitons ? Peut-être conviendrait-il plutôt de s’interroger sur cette propension de la réflexion contemporaine à confondre humanité et espèce humaine en rivant l’homme à sa seule nature biologique. Serions-nous prêts à jeter aux orties ce corps qui nous ménage, avec une science avérée du suspense, les peines et les plaisirs qui font notre misère mais aussi notre grandeur ? J’observe que même dans les fictions les plus fantastiques imaginant des silhouettes d’un autre monde, ces robots intelligents, ces personnages de la posthumanité parfois présentés comme extra-terrestres – je pense à ET, à la guerre des étoiles, au film « I, robot », à « Terminator » et à d’autres – n’expriment, parfois avec des bruits bizarres et des sons métalliques, rien d’autre que des sentiments profondément humains : la haine et l’amour, la violence et la douceur, l’égoïsme et la générosité, le mensonge et la vérité … Ce sont peut-être ces sentiments-là que nous ne sommes pas prêts à laisser de côté. C’est pourquoi nous sommes tellement attachés, corps et âme, à notre humanité.