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« On ne pourra jamais en finir avec l’oubli. L’oubli est aussi important que la mémoire. »

Pierre-Marie Lledo, chef de l’unité Perception et mémoire à l’Institut Pasteur, directeur de recherche au Cnrs, explique pourquoi on ne pourra, selon lui, jamais en finir avec l’oubli.

« L’oubli est aussi important que la mémoire. Si nous n’étions pas capables d’oublier, nous serions incapables de retenir. Pour notre survie, il est aussi important de mémoriser que d’oublier. Je pense en particulier aux personnes qui ont vécu un traumatisme : mieux vaut pour elles ne pas avoir à s’en rappeler constamment toute leur vie. De même, dans le cas de la douleur, heureusement que nous sommes incapables de la mémoriser. Quand vous allez chez le dentiste, vous pouvez vous souvenir du contexte, d’images ou de sons par exemple, mais vous ne pouvez pas vous rappeler de la sensation de la douleur, et heureusement !
Actuellement, les sciences et la technique parviennent à stocker de l’activité électronique dans le cerveau et à créer de la fausse mémoire. De même, des souvenirs peuvent être effacés. Tôt ou tard, je pense que ces recherches menées sur des animaux seront couronnées par un prix Nobel. Est-ce que ce serait possible de le faire chez des êtres-humains, je ne sais pas. Est-ce que ce serait souhaitable, c’est tout le problème !
Mon point de vue est qu’il ne serait pas éthique de ne pas se pencher sur les mécanismes du cerveau et de la mémoire : des avancées dans ce domaine permettraient de soigner un nombre croissant de personnes qui souffrent de maladies neurodégénératives.
Ceci dit, ce n’est pas la même chose de vouloir comprendre la mémoire pour soigner que de vouloir comprendre la mémoire pour l’augmenter. L’augmentation de la mémoire d’une personne malade peut très vite dériver vers l’augmentation de la mémoire tout court, et donc l’augmentation du cerveau.
Mais, même dans ce cas, je pense qu’on ne peut pas accepter de limiter les avancées de la connaissance, sinon on tombe dans l’obscurantisme. Le rôle des chercheurs consiste à repousser les frontières de l’ignorance. Néanmoins, une fois que les progrès des sciences et de la technique peuvent être mis en pratique, il est important de légiférer pour apporter un cadre éthique très rigoureux quant à leur utilisation. Les décisions reviennent à l’ensemble des citoyens. Et pour qu’ils puissent trancher, les scientifiques doivent partager leurs connaissances. Il est important d’ouvrir la science aux citoyens. Aujourd’hui, les outils numériques permettent facilement de mettre en place des systèmes de partage des connaissances. »

Propos recueillis par Rémi Boulle, journaliste