Grand public 11 ©Iulia Gheorghe

L’humanité se dit de multiples manières

1. Une VW Golf GTI « Tunée »

David, mécano-bicoleur habile, vient de s’acheter une Golf GTi d’occasion pour un prix dérisoire. C’est qu’elle n’est plus en très bon état. Qu’importe, il se met à l’ouvrage et, achetant sur internet les pièces qu’il est néces- saire de changer, il remet peu à peu sa voiture en bon état de marche. Bien sûr, cela prend du temps, mais il approche du but ; déjà, elle roule, et ses accélérations lui procurent le plaisir qu’il attendait. Alors qu’il va s’attaquer à la carrosserie, il tombe sur une revue consacrée au tuning. Comme on le lit sur wikipedia, « le tuning, ou personnalisation automobile (ou encore préparation automobile), est la modification d’un véhicule de série ; automobile, moto, vélo, scooter, etc.

Dans certains cas le but est d’améliorer les performances d’un véhicule ou son confort (parfois les deux), dans d’autres il s’agit simplement de le personnaliser.» Passionné par ce qu’il découvre, David décide de «tuner» sa voiture. Ce sera plus long, mais le résultat sera bien meilleur. Et en effet, le travail terminé, la Golf GTi ne ressemble à aucune de ses pareilles, au point où, si David n’avait pas laissé le nom de la marque et du modèle sur la carrosserie, on pourrait hésiter. Elle brille de mille feux, rase le sol et ses performances vont au-delà des modèles conventionnels. Il la fait essayer à ses amis. Certains s’exclament «Quelle voiture !». D’autres : «Ça, c’est une sacrée Golf !» Ou même : «Ce n’est plus une Golf, c’est bien mieux !».
David s’est procuré une voiture en mauvais état, il l’a «soignée» et, alors qu’elle allait être pleinement rétablie, il a décidé de l’« améliorer » ou de l’«augmenter». Il y a réussi. La voiture qui est sortie de ses mains était encore une voiture – et c’est bien normal, car ce qu’il voulait, c’était une voiture –, mais est-ce encore une Golf GTi ? Les réactions de ses amis montrent que la réponse à cette question n’est pas claire. Toutefois, est-il important de pouvoir y répondre ? David, en tout cas, s’en moque : il voulait une voiture puissante et personnalisée, faisant l’admiration de ses amis, il l’a. Ses désirs ont été pleinement satisfaits, il ne lui reste qu’à savourer le plaisir de la conduite.

2. L’amélioration de la personne

L’être humain n’est pas une voiture, car une personne n’est pas une chose, répètent les éthiciens depuis Kant au moins2. Certes, mais notre corps a quelque chose d’une voiture. Être confortablement «assis» dans un corps en pleine santé permet d’en jouir et de se livrer au plaisir de le conduire. Pour ce faire, il nous faut le conserver en bon état, malgré le vieillissement, et l’améliorer sur certains points, en fonction des buts que nous poursuivons. Par l’éducation et le travail sur nous-même, nous tâchons d’améliorer nos capacités affectives et notre humeur; par l’entraînement physique, nos capacités musculaires et athlétiques ; par le bronzage, notre apparence et notre attractivité.
Mais nous ne désirons pas tout changer en nous : certaines de nos capacités nous satisfont pleinement – de la même manière, David n’a pas modifié la plupart des pièces de sa voiture, car elles remplissaient parfaitement leur fonction, au vu de ce qu’il en attendait. Cela reste donc une voiture, mais améliorée ou augmentée. Ainsi, quand nous améliorons nos capacités mentales ou physiques, nous ne touchons pas à la plupart des pièces, nous restons donc des êtres humains ou des personnes. David a amélioré sa voiture, mais il ne s’est pas amé- lioré lui-même (bien qu’il ait amélioré sa rapidité de déplacement, ce qui lui permet de plus remplir son agenda journalier). Améliorer nos capacités physiques, c’est un peu comme améliorer une voiture, mais améliorer nos capacités mentales ? N’est-ce pas plutôt améliorer le conducteur ?
La question du rapport entre la personne et son corps est complexe et très débattue. Je ne veux pas m’y en- gager, d’autant qu’elle n’est pas fondamentale pour mon propos. En effet, même dans une conception aussi dualiste que celle suggérée par l’histoire de David et de sa Golf GTi, l’amélioration du véhicule compte aussi comme une amélioration des capacités de la personne; je l’ai signalé à propos de la rapidité de déplacement. La même chose devrait être dite des prothèses ou des interfaces cerveau-ordinateur3. On peut améliorer la per- sonne de manière externe ou interne, bien qu’on débatte de la frontière exacte entre l’interne et l’externe, et si cela fait une différence anthropologique ou morale.
Je parlerai donc simplement d’amélioration de la personne. Mais je dois tout de même introduire quelques précisions. Une amélioration peut porter sur la personne en tant que telle, sur ses capacités, sur ses états ou sur ses réalisations. Si un individu prend des amphétamines pour mieux réussir à un examen, c’est qu’il veut améliorer une réalisation (une performance) ; s’il les prend régulièrement pour améliorer sa concentration, ce sera une de ses capacités (une compétence) qui sera modifiée. Il peut aussi vouloir améliorer son humeur (un état), ou luimême (sa propre personne). Comme une personne est un ensemble de capacités, d’états et d’actes, c’est nécessairement par l’intermédiaire de l’amélioration de ces derniers qu’elle s’améliorera elle-même. L’important est de noter qu’une amélioration n’a que très rarement pour objet un changement de la personne ellemême, il s’agit souvent d’une de ses capacités et même très fréquemment d’une performance transitoire seulement, sans grand impact sur ce qu’elle est en tant que personne4.

3. Les biens et la conception de la vie bonne

David a amélioré sa voiture parce qu’il poursuivait certains buts. Améliorer est généralement une action inten- tionnelle, même si une amélioration peut être un effet secondaire non voulu, voire même non prévu, d’un autre type d’action. Inversement, une action à visée amélioratrice peut avoir des effets secondaires non voulus, par- fois néfastes. Une action intentionnelle se définit toujours par rapport à un but visé, et ce but est forcément un bien quand il s’agit d’améliorer. Les biens visés sont multiples et de nature diverse. Une distinction importante en ce qui concerne la nature des biens est celle des biens finaux et des biens instrumentaux.
Un bien final est un bien qui est désiré pour lui-même (il possède une valeur intrinsèque), alors qu’un bien instrumental est désiré en vue d’un autre (il possède une valeur extrinsèque). La mémoire est un bien instru- mental. L’humeur a des aspects instrumentaux, mais est aussi un bien final : on désire se trouver durablement dans un état émotionnel positif parce que cela est une partie intégrante d’une vie heureuse. La caractéristique des biens instrumentaux est que leur valeur dépend en grande partie du bien final dont ils sont l’instrument. Ainsi, acquérir une meilleure mémoire pour pouvoir bien gérer sa vie est une amélioration
désirable, ce qui n’est pas le cas si c’est pour pouvoir mieux réciter le bottin de téléphone5.
Les biens, tant instrumentaux que finaux, sont multiples et ils n’apparaissent pas tous comme de véritables biens à chacun. Tout dépend en fait de la vie que chacun mène et qu’il estime bonne de mener. « Tuner » sa voiture laissera indifférent bien des gens; pour certains, cet acte dénotera même un but moralement contestable, manifestant une préférence accordée au paraître aux dépens de l’être. Les buts que chacun se pro- pose dans la vie déterminent la valeur des biens qui y sont liés ; ces buts sont d’ailleurs eux-mêmes des biens, et des biens finaux, voulus pour eux-mêmes. La réalisation de ces buts demande généralement que nous amé- liorions nos capacités ou nos performances. C’est particulièrement clair dans le domaine professionnel : c’est à cela que la formation et l’entraînement servent, mais aussi l’hygiène de vie et l’usage de certains stimulants comme le café et les vitamines.
Bref, les conceptions de la vie bonne, à savoir de ce que l’on considère comme une vie signifiante et réussie, et qui consistent en un ensemble de biens finaux différents, sont multiples et variables. Chacune de ces concep- tions est liée à des aptitudes et capacités particulières, tant innées qu’acquises. Ainsi, le caractère désirable des biens finaux et instrumentaux que nous poursuivons dépend de la conceptions de la vie bonne que nous entretenons et, comme nos capacités naturelles sont généralement trop limitées pour que nous la réalisions sans coup férir, nous avons besoin de les améliorer. Même quand nous avons réalisé nos buts nous nous ren- dons souvent compte que nous pouvons encore progresser si nous nous améliorons; d’ailleurs certains buts sont ouverts, permettant un progrès indéfini (pensons à l’objectif de battre un record en sport).
Cela me permet de proposer un premier principe normatif :
[PN1] Améliorer une capacité qui permet à un individu d’atteindre les buts qu’il s’est fixé ou de mieux les at- teindre est une bonne chose.
En effet, cela lui permet de vivre selon sa conception de la vie bonne, bref, de se réaliser ou de s’épanouir. Il en va évidemment de même des performances et des états de la personne : les améliorer est une bonne chose.
Dans sa Théorie de la justice, John Rawls avait proposé une liste de biens premiers, dont il dit : « Ces biens sont ce qu’il est rationnel de vouloir, quels que soient les autres désirs que l’on ait. Ainsi, étant donné la nature humaine, vouloir ces biens fait partie de l’être rationnel »6. Autrement dit, quelle que soit la conception de la vie bonne adoptée par un individu, il a besoin de ces biens premiers pour la réaliser : ce sont des biens nécessaires à l’obtention des biens finaux que l’individu vise7. De manière analogue, je parlerai de capacités premières. Parmi les capacités que je désire améliorer ou acquérir, certaines sont propres à la conception de la vie bonne qui est la mienne, mais d’autres le sont pour toute conception raisonnable de la vie bonne8 ; pensons à la ca- pacité d’entrer en contact avec autrui, de réagir aux problèmes et à l’adversité, à la mémoire et à l’intelligence sous bien de ses formes9. Ces capacités présupposent à leur tout des états premiers de la personne, dont il est facile de proposer une liste au moins partielle : être en bonne santé, vivre longtemps, avoir une bonne mémoire, être d’une humeur égale, ne pas être durablement dans certains états affectifs paralysants (timidité, peur,…). Ces états premiers sont de nature scalaire, tout comme les capacités premières; ils sont donc éminemment sujets à être améliorés. Comme ils permettent d’atteindre les buts qu’on s’est fixé, quels qu’ils soient, on peut aussi dire à leur propos :
[PN2] Améliorer une capacité première est une bonne chose. Et ainsi des états premiers de la personne. Il s’agit chaque fois de biens instrumentaux universels.

4. L’objection de la perte d’humanité

Pourtant, certains auteurs contestent que l’amélioration de la personne ou de ses capacités soit toujours une bonne chose. Du moins émettent-ils des réserves. Anjan Chatterjee relève quatre soucis moraux liés à l’amélio- ration :
1°  Un souci concernant les risques. Certains moyens d’amélioration pourraient faire courir des risques aux individus ; pensons aux substances psychoactives ou aux implants cérébraux.
2°  Un souci concernant le caractère des individus. Modifier le caractère et les états mentaux affectifs des individus pas des moyens artificiels pourrait provoquer une érosion du caractère, c’est-à-dire une perte de la capacité de lutter contre l’adversité.
3°  Un souci concernant la justice. S’il est possible de s’améliorer par des moyens non standards, ces moyens ne seront-ils accessibles qu’aux riches ?
4°  Unsouciconcernantlacontrainte.Lacompétitiondanslemondeprofessionnelneva-t-ellepasobligertout un chacun à s’améliorer par la prise de médicaments, même s’il ne le désire pas ?10
Ces soucis attirent notre attention sur le fait qu’il n’existe généralement pas de bienfait qui n’ait son côté obscur. Il est par conséquent nécessaire d’effectuer une pesée des intérêts et des biens, dont le résultat sera probablement fort différent selon les améliorations visées. En outre, il se pourrait que la pression amélioratrice liée à la compétition qui règne actuellement dans le monde du travail soit simplement une conséquence de la conception de la vie bonne actuellement dominante, qui ne serait pas raisonnable. Critiquer la visée améliora- tive comme telle, ce serait alors tout simplement se tromper de cible. Il y a là matière à bien des débats. Je ne vais pas m’y engager, car j’aimerais examiner une objection plus fondamentale, celle qui affirme que le projet d’amélioration nous ferait perdre ce à quoi, par ailleurs, nous tenons par-dessus tout, et qui est lié à notre humanité. Leon Kass s’en est fait l’écho.
Il relève d’abord que les technologies d’amélioration nous font quitter un terrain
bien balisé :
« Quand de nouvelles technologies sont employées en médecine conventionnelle, les questions concernant les fins sont tout à fait claires. Nous voulons guérir le malade. Et nos nouvelles capacités pourraient nous permettre de le faire plus efficacement. Mais quand ces mêmes technologies nous rendent capables d’aller au-delà des buts traditionnels de la médecine pour changer notre corps et notre esprit à des fins autres que restaurer la santé, nous sommes en terrain inconnu. Nous devons considérer sérieusement ce que ces fins doivent être et quel prix nous pourrions être forcés à payer en les poursuivant au moyen des biotechnologies. »11
Contrairement à ce que Kass paraît laisser entendre, ces fins ne sont pas nouvelles, on l’a vu ; ce sont donc les moyens – à savoir leur caractère biotechnologique – qui gênent fondamentalement notre bioéthicien. Plus pré- cisément, c’est le caractère biotechnologique qui le fâche, puisque améliorer les capacités et les performances de l’être humain par le biais des technologies est ce qui constitue la condition humaine depuis la nuit des temps. Mais en quoi agir au niveau de la biologie est-il différent ? En ce que notre humanité serait ici en jeu : «Nous nous efforçons de rester humains à l’âge de la biotechnologie, de manière toujours meilleure et plus pleine»12.
Or, cela n’est plus possible si nous utilisons la biotechnologie pour nous améliorer : notre dignité est alors mise en danger, si bien que, actuellement, « on peut dire que la défense du “noyau humain” [human core] doit être la plus haute mission d’une bioéthique plus riche »13, ce noyau qui fait que nous sommes plus que des animaux et moins que des dieux. On reconnaît aussi ici l’objection de la démesure (hybris), le playing God qui serait à l’oeuvre dans certains usages des biotechnologies actuelles.
La GTi tunée de David est-elle encore une Golf dans les limites de la « golfité», est-elle une Golf améliorée ou est-elle devenue autre chose qu’une Golf ? Tout dépend de la conception que l’on se fait d’une Golf. Il en va de même pour l’être humain : tout dépend de la conception que l’on se fait de l’humanité. Une voiture n’étant pas un agent intentionnel, elle ne peut répondre à la question; quant à nous, nous le devons. L’humanité fait référence aux buts finaux qui constituent ce qu’est une vie bonne pour un être humain. On a vu qu’il existe plu- sieurs manière de les concevoir, sur la base des mêmes capacités premières. Kass propose une conception de l’humanité et des limites qu’il ne faut pas franchir pour la respecter; on lui objectera que ce n’est pas la seule.

5. Le choix des moyens

Mais ce n’est pas là l’essentiel. Comme on l’a vu, si Kass affirme que ce sont les fins qui comptent, en réalité ce sont les moyens qu’il discute : l’amélioration biotechnologique est pour lui d’une autre nature que l’amélio- ration technologique ou celle que produit l’effort, seule source de mérite moral. Ce n’est donc pas la pluralité des conceptions de la vie bonne qui est d’abord en jeu, mais la question du choix des moyens pour acquérir les capacités nécessaires à la réalisation des fins ultimes (des biens finaux) auxquels nous tendons, quelle que soit la conception raisonnable de la vie bonne que nous avons adoptée. Si l’on suit cette ligne d’argumentation, alors il faut dire que ce ne sont pas seulement les biens qui importent, mais aussi la manière dont nous les acquérons ou dont nous nous y rapportons. Ainsi, améliorer sa mémoire ou son humeur par l’effort serait bien, mais non les améliorer grâce à des médicaments; améliorer son intelligence par l’étude serait bien, mais non l’améliorer grâce à des substances psychoactives.
Les moyens comptent moralement.
Qui voudrait le nier ? La fin ne saurait, par elle-même, justifier les moyens. Mais alors, quels sont les moyens adéquats lorsqu’il s’agit d’amélioration de la personne ? L’effort ne saurait être le seul, c’est même un moyen parfois tout à fait contestable. Qui ne critiquerait un commerçant qui s’obligerait à établir le montant des achats de ses clients par un dur effort de calcul mental plutôt que par l’usage banal d’une calculatrice ? Les moyens biotechnologiques seraient-ils alors les seuls moralement suspects ? Mais pourquoi ? Parce qu’ils agissent à l’intérieur du corps et non à l’extérieur ? Plutôt que d’entrer dans un examen détaillé de tous les moyens que nous utilisons pour nous améliorer et de toutes les raisons morales que nous avons de les accepter ou de les refuser14, je proposerai un principe général d’évaluation :
[PN3] Un moyen d’amélioration est moralement approprié s’il ne contredit pas la nature du bien visé
Par exemple, je désire améliorer ma mémoire. Selon PN3, tout moyen sera bon tant que l’état de la personne résultant comptera comme une amélioration de mémoire. Ce principe n’est pas tautologique, comme l’exemple de la mémoire pourrait le faire penser : il y a apparence de tautologie parce que la mémoire est une capacité première que tout le monde aimerait améliorer, sans restriction de moyens. Par contre, si on prend l’améliora- tion des capacités athlétiques dans le but de gagner une compétition, on se rend compte que, vu les règles ac- tuellement en vigueur dans le monde sportif, le moyen du dopage contredit la nature du bien visé : une victoire grâce au dopage ne compte pas comme une victoire. Il n’existe donc aucune bonne raison de mettre en exergue l’effort ou le mérite, sauf dans les cas où « être obtenu par effort ou par mérite » est une propriété du bien visé. L’ascension d’un sommet pour un alpiniste a cette propriété, c’est pourquoi se faire déposer par hélicoptère sur ce sommet ne vaudra pas comme ascension de sommet. Mais ici aussi, tout n’est pas sans nuance : l’usage de produits dopants peut ne pas contredire le but visé. Une objection vient toutefois immédiatement à l’esprit : un médicament qui améliore réellement l’humeur satisfera à [PN3], et cela même si la bonne humeur produite est parfaitement inadéquate. Ainsi, il n’est pas adéquat d’être joyeux suite au décès d’une personne chère. Il faut donc ajouter un autre principe d’évaluation :
[PN4] Un moyen d’amélioration est moralement approprié s’il ne contredit pas l’adéquation du bien réalisé
Il arrive donc que le choix de certains moyens nous prive du bien que nous poursuivons, de la fin que nous vi- sons ou leur substituent un bien inadéquat. Estce le cas des moyens biotechnologiques ? Il n’y a aucune raison de le soutenir par principe, comme on l’a vu dans le cas de la mémoire. Certes, la situation est souvent plus complexe. Une maîtrise de soi acquise pharmacologiquement ou par le moyen d’implants cérébraux resterait une véritable maîtrise de soi, adaptée à l’environnement dans lequel nous nous trouvons; mais il se peut que ce soit au détriment de la force de caractère que l’effort sur soi procure – pensons à l’objection de l’érosion du caractère. Si cela était avéré et que la force de caractère nous apparaisse comme un bien désirable pour lui-même ou supérieur à la maîtrise de soi, alors on devrait renoncer à ces moyens. Mais cela reste à établir, et on peut parier que ce ne sera possible que dans le cadre de certaines conceptions de la vie bonne, non dans toutes. En effet, si la force de caractère nous importe en tant qu’êtres humains, la maîtrise de soi ne le lui cède en rien, et si les deux entrent en conflit, il faudra recourir à une pesée des biens dont le résultat variera en fonction des idéaux de la personne que nous entretenons. D’où un cinquième principe d’évaluation (qui n’est pas lié au choix des moyens) :
[PN5] Une amélioration est moralement appropriée si elle ne nous prive pas d’un bien plus désirable
Michael Sandel a une position proche de celle de Leon Kass et dit à juste titre des activités humaines : « Les ar- guments par rapport à l’éthique de l’amélioration sont toujours, au moins en partie, des arguments par rapport au telos, ou caractéristique, [de l’activité] en question et des vertus pertinentes. »15 Si ce que j’ai dit est vrai, il faut affirmer que ces deux auteurs ont tort d’en tirer des conclusions défavorables aux moyens biotechnolo- giques, car ils ne contredisent pas par principe ce telos16.

1 fr.wikipedia.org-Tuning.
2 Cf. Fondements de la métaphsique des moeurs, Paris, Vrin, 1980, p. 113.
3 C’est sur ce genre de considérations que s’appuie la conception de l’esprit étendu; cf. parexemple N. Levy, « Rethinking Neuroethics in the Lignt of the Extended Mind Thesis », AJOB Neuroscience, 2007, vol. 7, n° 9, p. 3-11.
4 Jason Riis et ses collègues ont montré que les individus sont plus réticents à améliorer les traits qu’ils considèrent comme plus fondamentaux pour leur identité; cf. Saskia Nagel, « Too Much of a Good Thing? Enhancement and the Burden of Self-Determination », Neuroethics, 2010/2, p. 116. Notons encore que l’amélioration de l’espèce humaine, visée par le transhumanisme passe aussi nécessairement par la modification de certaines propriétés de la personne.
5 Une taxonomie plus précise des types de biens en jeu dans le cas de l’amélioration est présentée dans un article que j’ai écrit en collaboration avec Alex Mauron : «Qu’est-ce qu’une véritable amélioration ? », Bioethica Forum, Berne, 2011/1, à paraître.
6 Théorie de la justice, Paris, Seuil, 1997, p. 290.
7 Il s’agit notamment des libertés fondamentales et de ressources financières.
8 Raisonnable, car toutes ne le sont pas : le pluralisme n’implique pas le relativisme. De mon point de vue, le critère du raisonnable doit être cherché dans une conception de la nature humaine – c’est d’ailleurs aussi ce que dit Rawls dans le passage cité; cf. mon livre Enquête philosophique sur la dignité, Genève, Labor & Fides, 2005 et M. Nussbaum, « Human Functioning and Social Justice », Political Theory, n° 20/2, mai 1992.
9 Amartya Sen a proposé une liste des capacités de base par rapport à la vie politique; cf. notamment « Capability and Well-Being », in M. Nussbaum & A. Sen, dir., The Quality of Life, Oxford, Oxford UP, 1993, p. 30-48.
10«Cosmetic Neurology and Cosmetic Chirurgy: Parallels, Predictions, and Challenges », Cambridge Quarterly of Healthcare Ethics, 2007/16, p. 131.
11 «Reflections on Public Bioethics: A View from the Trenches », Kennedy Institute of Ethics Journal, vol. 15, n° 3, 2005, p. 235.
12 Art. cit., p. 239.
13 Art. cit., p. 240.
14 J’ai parlé ailleurs de l’effort et du mérite; cf. mon livre La Neuroéthique, Paris, La Découverte, 2009, p. 121 sq; pour le caractère naturel, cf. J. Harris, Enhancing Evolution, Princeton, Princeton UP, 2007, p. 132.
15 The Case Against Perfection, Belknapp Press, Harvard UP, 2007, p. 38.
16 Le projet transhumaniste ou posthumaniste devrait être abordé à l’aide d’autres considérations, si réellement, pour lui, il s’agit de quitter l’humanité et ses fins «naturelles ».