Cyborg©Linus Bonhman

Le futur a-t-il encore besoin de nous, les êtres humains ?

Selon le philosophe Jean-Michel Besnier, membre de plusieurs comités scientifiques et d’éthique, auteur d’une quinzaine de livres et d’essais, l’intelligence artificielle ne remplacera jamais l’intelligence humaine.

Jean-Michel Besnier, le futur a-t-il encore besoin de nous, les êtres-humains ?
Cette question que je posais dans mon livre paru en 2009 (« Demain les post-humains. Le futur a-t-il encore besoin de nous ? ») est ironique. Elle soulignait l’inquiétude qui existe par rapport à la place que pourraient prendre les machines. Selon les transhumanistes, le futur aura de moins en moins besoin de nous, nous laissant de plus en plus spectateurs d’objets intelligents, que nous avons mis en route mais qui pourraient se débrouiller sans nous. Désormais, de nombreux projets transhumanistes ne sont plus de la science-fiction. Les sciences et la technique travaillent dessus. Des recherches sont par exemple menées pour traiter des cancers généralisés, en greffant la tête d’une personne malade sur un corps en bon état. Et ces premières recherches ont obtenu des résultats positifs. Récemment, une tête de macaque a été greffée sur le corps d’un autre macaque, qui a survécu vingt heures. De même, certaines choses incroyables imaginées dans des romans, la manipulation du génome par exemple, sont aujourd’hui possibles. Dans l’Histoire de l’Humanité, les progrès des sciences et de la technique avaient toujours été aménagés sur l’environnement afin de rendre le contexte plus favorable. Depuis une trentaine voire une cinquantaine d’années, ce qui est nouveau, c’est que les progrès de la science et de la technique transforment l’humain. Malgré toutes les promesses que font les transhumanistes, notamment celle de créer des humains augmentés, plus performants, je dirais que les êtres-humains resteront irremplaçables.

Pourquoi pensez-vous que les êtres humains resteront irremplaçables ?
Nous, êtres-humains, sommes capables de rêver. Nous sommes capables du langage. Nous sommes capables de culture. Et nous sommes capables d’affronter la mort. Cette dimension symbolique de notre existence échappera toujours aux machines. Je formule le souhait que nous ne nous en dispensions jamais, sinon nous courrions à la catastrophe. L’intelligence ne se réduit pas à des systèmes de calculs. Je me fiche qu’une intelligence artificielle gagne au jeu de go face à un champion mondial. Quand je lis Proust et ses circonvolutions affectives, je me dis que jamais des machines n’y parviendront. Et ce, même si le futur leur appartient. J’ai la faiblesse de tenir à ce qui fait l’humain. Notre côté inachevé, fragile, nous conduit à communiquer avec les autres, aux sentiments. Si nous étions parfaits, nous serions en auto-suffisance absolue, nous serions des dieux mais les dieux sont par définition solitaires. Nous n’aurions pas besoin des autres. Dans la perspective transhumaniste, il y a la neutralisation des désirs, la suppression de l’intersubjectivité. C’est une conception individualiste.

Votre regard sur le transhumanisme a donc évolué ?
Parmi les promesses que font les transhumanistes, il y a beaucoup de choses magiques. Certaines ne me semblent pas choquantes, comme rendre des corps invulnérables, notamment en développant les prothèses pour les personnes handicapées. D’autres me semblent plus compromettantes, comme la communication de cerveau à cerveau, qui réduirait nos échanges à des stimulations électriques. Certains transhumanistes sont pour la suppression du langage, qu’ils jugent trop approximatif, mensonger. L’une des grandes promesses des transhumanistes, c’est la pensée intégrale : un implant cérébral relierait votre cerveau directement à internet. Immédiatement, vous sauriez alors parler chinois, par exemple. Quand j’ai écrit ce livre, je me demandais comment nous, les êtres-humains, pourrions vivre ensemble avec les robots, les clones, les androïdes… J’étais attentif au développement de nouveaux êtres vivants et j’étais plutôt favorable à un élargissement du concept du vivant. Mais, progressivement, à force de fréquenter les transhumanistes, je me suis rendu compte d’un certain nombre de dangers. Certains souhaitent en finir avec l’humanité et considèrent l’être-humain seulement comme une pauvre créature, qui naît, vieillit, meurt, dans la souffrance. Il y a quelque-chose de dépressif dans cette vision de l’être-humain. Avant de vouloir faire évoluer l’être-humain, j’objecte qu’il est d’abord nécessaire de se réconcilier avec l’idée d’humanité.

Jean Michel Besnier interviendra au Forum Européen de Bioéthique dans le cadre d’une rencontre le samedi 4 février à 15h à l’Aubette.

Propos recueillis par Rémi Boulle, journaliste

Photo : Cyborg©LinusBonhman