Edouard Couty photo MC

Edouard Couty : « Il n’y a pas de raison que les médecins n’utilisent pas le tiers payant généralisé »

Edouard Couty, président de la Fédération Hospitalière de France Rhône-Alpes et conseiller maître à la Cour des comptes, estime que la généralisation du tiers payant est nécessaire pour éviter de creuser davantage les inégalités d’accès aux soins en France.

 

Selon un sondage Ipsos réalisé en mai dernier, 92% des personnes interrogées pensent que ceux qui ont de l’argent ont plus de possibilités de bien se faire soigner. Est-ce que ce sentiment traduit une réalité ?

Tout dépend où le patient se fait soigner. A l’hôpital, les patients sont en général pris en charge à 100%. Surtout, ils n’ont pas besoin d’avancer de l’argent pour se faire soigner. Par contre, chez un médecin en ville, pour des pathologies plus banales, le reste à charge (en tout ou partie), remboursé par les mutuelles complémentaires peut être conséquent. C’est pour cette raison que certaines personnes renoncent à des soins mal remboursés par la Sécurité sociale et par les complémentaires comme les prothèses dentaires, auditives, ou le port de lunettes. D’autres, qui ne peuvent faire l’avance des frais, renoncent même à des soins courants. On sait que ces renoncements dégradent la qualité de vie et génèrent des surcouts pour l’assurance maladie. Pour remédier à cette situation, la généralisation du tiers payant est une bonne solution. Dans les autres pays européens, cela fonctionne très bien.

 

A l’hôpital, il n’existe donc pas ce problème d’accès aux soins ?

Les infections de longue durée, comme le cancer ou le diabète et les maladies compliquées sont prises en charge à 100%. Une personne qui se rend aux urgences à l’hôpital n’a rien à débourser car l’hôpital pratique le tiers payant.

 

Est-ce que vous comprenez la grève des médecins libéraux contre le tiers payant généralisé ?

Je peux comprendre une chose : leur crainte d’être payé tardivement. Comme il existe de très nombreuses mutuelles ou assurances complémentaires différentes en plus de l’Assurance maladie, cela oblige les médecins à faire beaucoup de démarches administratives pour être payé. C’est compliqué, chronophage et inutile. C’est un problème technique qui doit être réglé, sous forme par exemple d’un guichet unique. Les pharmaciens, les infirmiers, les kinésithérapeutes pratiquent déjà le tiers payant généralisé sans problème, les médecins font de même dans les autres pays européens il n’y a pas de raison que les médecins français ne le pratiquent pas à leur tour, dans l’intérêt de leurs patients.

 

Peut-on dire qu’il existe une médecine à deux vitesses en France, ou est-ce exagéré ?

Je pense que c’est exagéré, mais si on laisse grandir la place des mutuelles complémentaires et le reste à charge pour les patients, il y a un risque réel d’une médecine à deux vitesses en France.

 

Quelles mesures seraient nécessaires pour réduire les inégalités d’accès aux soins ?

Il existe plusieurs inégalités : les inégalités géographiques avec dans certains endroits, des déserts médicaux, les inégalités financières et sociales. Selon votre catégorie socioprofessionnelle, votre espérance de vie après 65 ans sera plus ou moins longue. Nous venons d’évoquer les inégalités financières, la généralisation du tiers payant est un moyen de les réduire. Concernant les inégalités géographiques, il y a déjà des mesures incitatives, par exemple le « contrat de praticien territorial de médecine générale » mis en place fin 2012. Il garantit un revenu net mensuel de 3640 euros aux médecins généralistes qui s’installent dans des zones où l’offre médicale est insuffisante. Une autre option évoquée par certains est de réguler, par convention, l’installation des médecins, comme c’est déjà le cas pour les infirmiers libéraux. Mais c’est une décision lourde, qu’aucun gouvernement n’a osé prendre jusque-là.

 

Retrouvez les débats sur la « médecine à deux vitesses » le mercredi 4 février de 16h à 18h à la salle de l’Aubette avec Yves Bur, Jean-Jacques Zambrowski, Franck Amalric, Anne Gervais, et les débats sur l’égalité d’accès aux soins « Un médecin en bas de chez soi », le jeudi 5 février de 12h à 14h à la librairie Kléber, avec Jean-Jacques Zambrowski, Jean Sibillia, Edouard Couty, Nicolas Brugère.