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David Le Breton : l’augmentation du corps répond à la haine de la condition physique

Pour David Le Breton, anthropologue et sociologue, professeur à l’Université de Strasbourg, nos sociétés contemporaines conduisent à une mise à l’écart du corps et à sa détestation.

En quoi augmenter le corps découle-t-il d’une haine de ce même corps ?

Il s’agit d’une haine de la condition humaine pour ce qu’elle est depuis son origine : elle est d’abord une condition corporelle. Nous avons le même corps que nos ancêtres, « les hommes des cavernes », qui pouvaient, par exemple, résister au froid et marcher très longtemps.

Dans le contexte de nos sociétés contemporaines, le corps est mis en jachère. Il est relayé par des prothèses mécaniques, à commencer par la voiture. L’humanité d’aujourd’hui est assise : nous nous levons le matin pour prendre la voiture, s’installer au bureau, puis rentrer chez soi et se poser devant la télévision. Tout se passe comme si nombre de nos contemporains n’avaient plus tout à fait besoin de leur corps pour vivre, puisque des machines les relaient là où compterait leur condition physique. Certains voient ainsi dans le corps une entrave à l’accélération et au déploiement de leurs performances, et à leur fantasme de toute puissance.

Détester le corps peut-il conduire à perdre sa personnalité et son lien à autrui ?

L’idée d’augmenter l’humain n’est pas une volonté d’augmenter le goût de vivre ou de favoriser davantage le bonheur. Il s’agit uniquement d’une quête de performance et d’efficacité. Nous pouvons dire qu’un corps augmenté serait le summum de l’idéologie néolibérale dans toute sa violence. Cela ne rendrait pas le lien social plus propice. Mais créerait une fracture inouïe entre une immense part de l’humanité qui n’aurait jamais les moyens d’accéder à ces technologies, et un nombre infinitésimal de gens, extrêmement riches, qui, eux, le pourraient.

Mais pour l’instant, il s’agit plutôt d’un fantasme transhumaniste. Les performances technologiques ne sont pas hautement efficaces. Ce qui accroît la longévité aujourd’hui, ce sont les conditions de vie plus propices ou saines, davantage que les prothèses. Celles-ci sont aujourd’hui ajoutées au corps dans un contexte de maladie ou d’amputation. Il y a la médecine des greffes – vivre avec l’organe d’un autre dont on sait qu’il est mort n’est pas toujours facile, mais aussi les pacemakers ou les lunettes par exemple, qui rendent plus de services qu’ils ne nous entravent. S’y ajoute les puces qui permettent à des personnes paralysées de retrouver une certaine mobilité et, ainsi, une meilleure place au sein du lien social.

À quand remontent les origines de la haine du corps ?

Ce que les transhumanistes reprochent au corps, c’est ce qu’ils appellent son insuffisance, son inachèvement, sa précarité, sa mortalité… C’est la résurgence d’une vieille idée gnostique, que nous trouvons dès l’Antiquité dans nos sociétés : tous les malheurs du monde viendraient du corps. C’est-à-dire, selon cette idée, que si nous avions un corps parfait ou immortel, nous nous trouverions dans une humanité merveilleuse…

Propos recueillis par Bénédicte Weiss, journaliste

Bibliographie :
• David Le Breton, L’Adieu au corps, Métailié, 2013.
• David Le Breton, Anthropologie du corps et modernité, PUF, 2013.

Photo : Corps©bunnysuicides